Le Quotidien en sept tranches

Combien de fois répétera-t-on la volupté qu'il y a à se sentir soi-même ? A se prélasser comme on en a envie sans craindre un jugement imbécile ? A ne plus vivre en fonction d'un compagnon mais en fonction de ses propres envies ? De décider enfin de faire une rencontre en ligne ? A ne plus obéir à des conventions ancestrales et sociales, même si le cinéma, la littérature et les amis et parents bien intentionnés nous les renvoient parce qu'il faut des règles ? J'ai horreur de ranger. Et alors ? Je ne range pas. Quand je ne trouverai plus rien, je m'y mettrai.

Rencontre en ligne

Je n'ai pas envie de faire des projets, le présent me suffit largement. J'en fais juste assez pour mon tempérament. On n'en meurt pas. Si vous commencez à penser retraite et sécurité, vous ne vivrez pas. Chassez toutes les pensées qui pèsent plus de deux grammes. Gardez les enthousiasmes, les élans, les folies. La réalité est ce qu'on en fait. Mettez vos lunettes roses, la vie est beaucoup plus jolie ainsi !

De l'optimisme, vous en avez à revendre. Vous écartez souverainement tout ce qui vous dérange. Et quand les contraintes sont incontournables, vous les intégrez avec plaisir. Si corvée il y a, quel plaisir ce sera de les avoir terminées !

Tout ce que vous entreprenez est pour votre propre bénéfice. Un petit air sympa qui passe à la radio, et vous voilà en train de fredonner et de danser comme une gamine. On vous adore parce que vous vous sentez bien, et que vous le faites bien sentir.

Si vous êtes seule, c'est bien parce que vous avez envie de rire et de ne faire que le strict minimum en matière de compromis. Qu'une présence ne vous est pas indispensable si elle doit entamer votre appétit de bien-être. Vous n'avez pas envie de sacrifier la gravure sur bois, que vous adorez, juste pour avoir un individu qui va exiger que vous l'accompagniez là où vous n'avez aucune envie d'aller. Si vous l'aimez et s'il vous apporte des joies que vous ne pouvez vous procurer seule, cela peut se défendre, sinon, non !

Le petit hic, c'est que parfois toutes ces pensées ne valent pas tripette. Mais les moments mous de la vie ne sont pas l'apanage des solitaires. Si aujourd'hui c'est un peu moins le pied qu'hier, cela ne signifie pas que vous perdrez encore une pointure demain. En attendant, il y a plein de solutions pour - se redonner du tonus.

Voici donc un petit mémento à l'usage des givrées qui ont choisi de vivre seule et des fêlées qui le font sans l'avoir vraiment choisi mais qui ont envie d'en tirer le meilleur parti !

Tuer le temps

Rencontre en ligne pour rencontrer l'amour

Ne pas confondre avec les remèdes. Il n'est question ni de cafard ni de remises en question existentielles. Simplement, d'avoir à sa disposition un éventail d'activités pour tuer le temps quand on a un petit creux social.

Que les mères de famille ne haussent pas les épaules comme si elles n'étaient pas concernées. Elles le sont aussi. Parce que si les enfants sont grands, ils savent s'occuper. Parce que s'ils sont petits et qu'ils ont un père, il faudra bien gérer le temps qu'ils passeront avec lui. Parce que s'ils n'ont pas de papa responsabilisé, ils ont des grands-parents qui ont envie de les voir et dont on ne peut les priver. Ces plages de vie pour soi et rien que pour soi existent. Même si elles sont rares, il faut les remplir pour en profiter le mieux possible.

Planning à toute heure

Très facile. Il suffit de s'éparpiller. De se programmer plus d'activités qu'on ne pourra jamais en faire. En partant du principe que les journées devraient avoir trente-sept heures au moins, et qu'il est toujours difficile d'évaluer le temps que prennent les mille et une choses que l'on a décidé de faire. Exemple : une résolution santé. Vous décidez que vous ferez un jogging demain. Grosso modo, vous estimez que cela vous prendra deux heures. Une demi-heure de trajet jusqu'au parc (vous n'allez pas courir entre les voitures et les miasmes d'oxyde de carbone, ni autour de votre maison : vous n'avez pas envie que vos voisins vous croisent rouge, transpirante et exténuée). Autant pour le retour. Une heure pour courir. Parfait. Si vous commencez à 8 heures, le bouclage est assuré jusqu'à 10. Après, douche et shampooing prendront une heure de plus. Il est déjà 11 heures, c'est incroyable ce que le temps passe vite, et vous n'avez encore rien fait...

Et le petit grain de sable ? Si vous rendez l'âme au bout de dix minutes ? S'il pleut ? Si vous vous sentez faible ? Si vous avez envie, pour une fois, de ne pas y aller ? Juste pour changer ? Récapitulons. Jogging de 8 à 10. Mais aussi, rangement de placards et lavage de linge. Santé contre corvée. Mais vous vous êtes assuré deux activités. Pardon ! Trois, avec la grasse matinée.

Déjeuner ? Prévoir un membre de la famille (« éventuellement je ferai un saut pour grignoter quelque chose, mais ne comptez pas vraiment sur moi, j'ai un emploi du temps terrifiant »). Plus une copine. Si vous invitez une copine qui pourrait se décommander, doublez avec une expo à voir ou avec un livre que vous n'avez jamais le temps de lire.

Après-midi ? Lavage, repassage et rangement de la semaine. Courses, coiffeur. Cinéma. Salon de thé. Faites votre choix, et multipliez-le par deux.

Soirée ? Une télé. Si le programme n'est pas tentant et si vous possédez un magnétoscope, ayez toujours deux films d'avance. Plus un dîner, un ciné, un théâtre, un livre. Ou encore un disque, acheté ou emprunté, à découvrir et à écouter longuement.

La journée est terminée. Vous ne l'avez pas vue passer. Comment ça, vous n'avez jamais le temps de rien faire ! Voulez-vous prendre celui de vous asseoir et de récapituler sur une feuille de papier toute l'activité déployée, aujourd'hui... D'accord ? Eh bien, bonne nuit !

Le téléphone tous azimuts

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Les creux d'emploi du temps ont tout de même des vertus : ils permettent de renouer des liens, de prendre des nouvelles de gens que l'on a délaissés, de s'acquitter téléphoniquement des obligations familiales auxquelles on déteste consacrer plus de cinq minutes par mois. De dire à des tas de gens : « Coucou, c'est moi ! » Cela peut entraîner un renouveau d'invitations à dîner, de propositions de sortie et surtout des possibilités de rencontres. Quand on va mal, on peut tricher et appeler les anciens malades, chômeurs, divorcés ou chagrinés d'amour. Pour prendre de leurs nouvelles. Et pour se rassurer : s'ils n'ont toujours pas remonté la pente, on se sent en position de supériorité et la ligne plane de notre vie paraît horizontale, donc tendant vers un but. S'ils vont mieux, beaucoup mieux, c'est bien le signe que tout finit toujours par s'arranger et qu’il ne faut pas désespérer. S'ils n'ont pas changé, et c'est fou ce que la grande moyenne des individus reste fidèle à ce qu'elle était dix ans avant, on peut s'étonner. Parce que dans une vie de femme seule, on est si disponible que, rétrospectivement et par comparaison, on s'aperçoit que l'on a parcouru des milliers de kilomètres dans sa tête et dans sa vie. En ayant l'impression, souvent, qu'il ne se passe rien, que la route est interminable et le paysage toujours identique. C'est en regardant derrière soi que l'on se rend compte que la vie est un mille-pattes. Le premier pas est déjà loin, pourtant on avance toujours. Quand on fait la tournée tous azimuts des vieux amis, il y a toujours un moment où un prénom sort des limbes et s'infiltre dans la liste. On feuillette les pages d'un agenda en se demandant qui on pourrait bien appeler. « Robert Chéri. » Tiens, mais au fait, qu'est-il devenu celui-là ? Vous en étiez follement amoureuse à une époque et vous n'avez jamais su si c'était réciproque. Il était si timide. Et Dandy Maurice, le play-boy de ces dames ? A la fac, elles étaient toutes à ses pieds. Pour ne pas tomber dans le panneau, vous aviez refusé deux fois d'aller au cinéma avec lui. Vous pensiez qu'ainsi il vous remarquerait et n'aurait plus qu'une envie : venir à bout de votre indifférence. Malheureusement, il a préféré sa cour de groupies. Encore un qui n'aimait que les femmes potiches. Ou alors, qui était bien mal dans sa peau... D'un seul coup, les regrets vous viennent. Et vous décrochez. C'est si vieux que vous pouvez parfaitement appeler. Et vous n'avez même pas besoin de mentir : « En feuilletant les pages de mon agenda, je suis tombée sur ton nom. J'ai eu envie de savoir ce que tu devenais. » Il est sans doute marié et père de famille. Installé dans une vie adulte. Probablement un peu dégarni et légèrement ventripotent. Sûrement ravi que vous ne l'ayez pas oublié.

Il vous donnera peut-être rendez-vous pour prendre un pot et discuter. Vous retrouverez un homme totalement différent du bel adolescent qui vous faisait rêver. Mais ça, vous ne le savez pas encore. Pour l'instant, vous êtes émue et excitée à l'idée de ce flash-back. Il y a de la tendresse dans l'air. Celle qui naît des souvenirs partagés d'une époque d'insouciance. Vous allez peut-être retrouver un inconnu qui deviendra un ami. Quelqu'un qui a connu un bout de votre vie, et à qui vous pourrez parler à cœur ouvert. Vous serez peut-être déçue. Qui sait ? Et peut-être a-t-il déménagé... Alors tant pis ! Emportée par votre élan et votre nostalgie, vous feuilletez les pages de l'annuaire téléphonique. Ce sont les hommes avec lesquels vous avez vécu une histoire d'amour que vous avez envie d'appeler maintenant. Le temps a passé et vous vous êtes perdus de vue... Si vous vous êtes quittés, c'est bien la preuve qu'il y avait incompatibilité. Mais les rencontres se font rarement au bon moment. Tout cela est si loin, et ça vous ferait si chaud au cœur d'entendre une voix qui vous disait des mots d'amour. Juste pour vous souvenir. Juste pour vous réconforter. Vous savez parfaitement qu'on devient rarement amie avec les hommes dont on s'est séparée. Mais personne n'aime être oublié.

Ces petits tours d'horizon peuvent se faire avec des intervalles de quelques années. Il faut glisser quelques souvenirs dans la tête de messieurs qui ont représenté un investissement important. Mais ne pas les contacter chaque fois qu'on a besoin de tuer le temps, sous peine de les exaspérer ou de passer pour une frustrée harcelante. L'objectif est double : se réconcilier avec sa mémoire et susciter des regrets chez quelqu'un qui n'a pas su vous garder. Le bénéfice est considérable.

Comment les rappeler, ces ex ? Surtout, ne partez pas du principe qu'ils reconnaîtront tout de suite votre voix. L'inverse est vexant, d'accord. Mais ce n'est pas parce que vous pensez à lui en ce moment qu'il pense aussi à vous. Même s'il le dit ! Donc, présentez-vous :

« Jean-Gaston, Mylène à l'appareil. Mylène du Touquet, il y a dix ans. Tu te souviens ? » Simple, clair non ?

« Jean-Bertrand, si une femme que tu n'as pas revue depuis dix ans te rappelait, qu'est-ce que tu lui dirais ? »

« Jean-Bernard, j'ai devant moi un adorable lapin en peluche que tu m'avais offert pour mes vingt-trois ans. Je suis blonde et je mesure 1,?6 mètre. Qui suis-je ? »

« Jean-Maurice, je détestais les chaussettes rouges que tu adorais. Ta mère aurait adoré m'avoir comme belle-fille, mais tu trouvais que je lui ressemblais trop. Qu'est devenue ta mère ? »

De grâce, évitez les : « Comment, tu ne reconnais pas ma voix ? II me semble pourtant que tu devrais : on a passé des heures au téléphone ensemble. » S'il s'exclamait « Bernadette, ça me fait tellement plaisir ! » vous auriez l'air fin puisque vous vous prénommez Marie-José.

Vous pouvez parfaitement, aussi, tomber sur une voix de femme. Et entendre « Mon mari n'est pas là, puis-je lui faire une commission ? » Ou « Je vous le passe. De la part de qui ? » Même si vous craignez que Thérèse soit moins évocateur que Poupounette, évitez le Poupounette. Evitez aussi de raccrocher au nez de la dame par manque de sang-froid ou par dépit. Ce n'est élégant pour personne, et surtout pas pour vous. Coupable avant même d'avoir eu la pensée adultère ! Alors, présentez-vous. Inutile d'entrer dans les détails. Vous êtes Thérèse Machin. Pourrait-elle avoir la gentillesse de lui demander de vous rappeler ? Pourquoi compliquer quand on peut faire simple ?

S'il répond, vous reconnaît, est ravi et apparemment disposé à bavarder avec vous, soyez tendre. La tendresse, c'est ce qui aide à vivre. Soyez simple et expliquez-lui. Que vous avez besoin d'entendre une voix qui vous mettait des frissons dans tout le corps. Que vous êtes seule, aujourd'hui, et que vous avez eu envie de savoir où il en était, de sa vie, de ses amours. Que ce serait peut-être une bonne idée de prendre un verre ensemble, au nom du bon vieux temps. Aucun être humain normalement constitué ne peut être insensible au discours de l'amitié et de la gentillesse. Du souvenir.

S'il répond et ne vous reconnaît pas, c'est qu'il n'est pas tout seul et qu'il a peur de la harpie qui doit tenir l'écouteur. Tant pis pour lui I Consolez-vous comme ça ! S'il vous reconnaît mais ne frétille pas d'enthousiasme, réfléchissez : que lui aviez-vous fait ? Qui avait quitté qui ? Et pourquoi ? Êtes-vous sûre de ne pas avoir fait les yeux doux à son meilleur ami ? Ne vous étiez-vous pas déplacée en terrain miné en déclarant, à maintes reprises comme il se doit, que votre rêve était de fonder une famille nombreuse, d'arrêter de travailler et de faire de bons petits plats ? Ou, à l'inverse, ne vous prétendiez-vous pas ulcérée par la lâcheté des hommes ? L'avez-vous traité de « tous pareils >» ? Il y a des blessures qui pourraient sembler anodines mais qui deviennent rédhibitoires et empêchent toute relation ultérieure, fût-elle téléphonique. Quand on a attaqué un monsieur dans ses convictions les plus intimes, on est rarement pardonnée ! Alors, bien sûr, vous pouvez rattraper le coup. Expliquer que, les années ayant passé, vous aimeriez effacer les malentendus qui gâchent vos souvenirs. Mais cela suppose un interlocuteur mature, ayant résolu les problèmes que les trois quarts de l'humanité, tous sexes confondus (formule à prendre au premier degré, s'il vous plaît), préfèrent escamoter. Revenir en arrière n'est pas évident. Revenir sur un passé dont on ne se glorifie pas n'est pas gratifiant.

Souvenirs et bilans

Un peu moins compromettant que les coups de fils aux ex, mais de même nature, cette activité permet de se rajeunir de quelques années et de revivre des émotions perdues. Spleen garanti en fin de parcours sauf si vous procédez scientifiquement, comme une sociologue qui examine les pièces d'un puzzle. Les souvenirs féminins commencent souvent par un journal intime auquel on confiait, adolescente, tous ses espoirs. Ils regorgent de révolte, de cris de haine, d'anecdotes futiles et de projets. C'est l'âge auquel on a hâte de grandir pour savourer enfin les plaisirs de l'affranchissement parental. On croit encore qu'on détient le mode d'emploi de la vie, qu'on sait comment échapper à la médiocrité. On s'imagine un avenir extraordinaire. On se promet — juré, craché — de ne pas faire subir à ses enfants les aliénations dont on est victime. On est soi-même, pure, dure, sans compromis et sans concession. On rêvasse, on philosophe. On est toute neuve, mais on a déjà compris ce qui compte vraiment. L'amour occupe la première place dans ces confidences à soi-même. On peut escamoter les difficultés de la vie professionnelle, car on est encore préservée. Quelque part, on le sait. On en profite pour jeter sur du papier tout ce que l'on est vraiment, profondément. Jeter ces cahiers à lignes, à l'écriture malhabile, c'est jeter un bout de soi-même. C'est pour ça qu'on les garde souvent. En les cachant encore, bêtement, sous un matelas ou une pile de pulls. On se dit qu'un jour, on les fera lire à ses enfants. On y est seule et à l'aise, face à soi-même. C'est pour ça que c'est bon de les relire. De constater qu'une dispute avec Maman vous avait plongée dans une crise de désespoir absolu. Qu'un sourire de Ferdinand, toujours premier en maths, vous avait ravie et transportée sur un nuage extatique durant plusieurs joins. La relecture du journal intime est un voyage à la rencontre de ce que l'on a été. Et qui n'a pas changé, contrairement aux apparences. Cigarette aux lèvres, musique de l'époque à l'oreille, verre de Coca à la main pour se retremper dans l'ambiance, on égare les quelques années qui se sont écoulées, et l'on s'attendrit ou l'on rit de ces transports et de ces coups de cœur si dérisoires avec le recul, si oxygénants à l'époque. Plus le temps passe, moins on se raconte aux autres. Les confidences interminables à la meilleure amie se limitent et se spécialisent. On ne peut plus parler de tout et de rien avec la même implication. On sait prendre du recul. A l'époque, on ne savait pas. Et quand on croyait mourir à cause d'une historiette qui se terminait, et que les adultes nous expliquaient que le temps efface tout et qu'un jour on n'y penserait même plus, on se disait qu'ils n'avaient rien compris et on avait envie de les flinguer. Alors on prenait la plume, on s'épanchait sur ce journal que l'on tutoyait et qui, dans nos cœurs et nos espoirs, précédait l'oreille de l'homme que l'on rencontrerait un jour et àvec lequel on pourrait tout partager.

A qui on pourrait tout confier.

On était seule aussi, à l'époque. Malheureuse parfois, comme peuvent l'être les adolescentes, mais pas à cause de cette solitude. Hérissée, plutôt, par les injustices de la vie et du monde. Horrifiée de ne pouvoir faire tout ce dont on avait envie. A cause des parents. Où est la différence ? Les parents ont été remplacés par les contraintes sociales. Au fond de vous, le secret espoir de rencontrer un jour l'âme sœur subsiste. Simplement, devenue lucide, réaliste, un peu malmenée par la vie, vous voilà prête à y renoncer. Prête seulement, parce que si vous y aviez réellement renoncé, vous ne seriez pas là, seule et un peu désemparée, mais seule parce que vous l'avez décidé. Parce que vous n'avez pas joué le jeu qu'il fal- \ lait. Parce que vous attendez plus de la vie, et que vous avez raison.

La vie vous a fait évoluer, mais vous n'avez pas changé. Après avoir relu ce journal intime, vous comprenez pourquoi vous ne vivez pas comme les autres en ce moment. C'était une jolie excursion dans le passé, n'est-ce pas ?

Autres souvenirs : les photos et les lettres. On les jette rarement. Sauf par dépit, quand on souffre encore d'une histoire inaboutie à laquelle on ne veut plus jamais penser. C'est bête parce que, des années après, elles constituent un bel album d'images qui raconte votre histoire. Feuilleter des lettres reçues, revoir des photos de moments heureux — car on ne fige sur papier que les bons moments —, cela fait renaître le sourire, revivre des émotions. Avec fou rire à l'appui, parfois. Quelle tête j'avais ! Ces couettes, c'était d'un ridicule ! Je me trouvais superbe à l'époque. Ou encore : c'est vrai que j'étais plutôt mignonne — pourquoi me trouvais-je si laide ? Tous ces complexes que j'ai trimbalés pendant des années... quelle idiotie 1 Si Jean Némare m'écrivait ces mots brûlants, c'est que je l'avais séduit. Sur cette photo, on était si beaux ! Et pourquoi ça n'arriverait pas encore, tout ça ? Avec les mêmes questions, les mêmes complexes, mais l'expérience en plus. Celle qui nous faisait hurler à l'époque, quand on nous la servait pour nous expliquer qu'on n'était pas « faits l'un pour l'autre ». Aujourd'hui on a bien compris, va, que personne n'est fait pour personne. Mais qu'on peut accompagner les gens pendant un bout de vie. Et que si le trajet dure longtemps, tant mieux, c'est une chance. Et que s'il est court, tant mieux aussi. Vous voilà prête à ramasser des bribes de vie pour les tricoter en souvenirs. Ces vacances formidables avec les cousins du Languedoc. Pourquoi aviez-vous eu le sentiment de les avoir ratées ? Cette tête triste et exaspérée que vous aviez prise pour l'oncle André I Aujourd'hui pourtant, cela vous semble tout chaud et douillet... Et Jean-Gaston. Avec sa sale manie de toujours vous mettre en garde : « Ce n'est pas toi que j'épouserai. La mère de mes enfants sera comme ci et comme ça. » Ça vous faisait de la peine, mais il savait exactement ce qu'il voulait. Il ne l'a vraisemblablement pas eu. Ou alors, il a envie d'autre chose aujourd'hui, Jean-Gaston. On s'adapte tous... Et ces lettres enflammées que Norbert vous écrivait, ces projets de vie qu'il vous confiait, interminablement... Bizarre d'avoir perdu la trace de ces aventures qui vous occupaient pourtant à temps complet. Ça s'appelle vivre, tout ça. Cahotiquement, en suivant les creux et les bosses du chemin. On peut toujours goudronner, il y a un moment où on a envie de passer à travers champs ou de quitter la route pour se promener un peu dans les bois. Vous êtes dans la forêt. Le bilan n'est pas négatif, au contraire. La balade dans l'imagerie des années qui sont derrière vous a fait passer un moment pas si désagréable que ça.

Mais ne tombez pas dans le fétichisme passéiste. D'accord, vous vous en êtes plutôt bien tirée. Vous avez atteint certains objectifs. Il en reste d'autres à accomplir. Au boulot !